La vie normale ? Ce s’rait un lit où dormir, une maison à moi tout seul, décider qui j’invite, faire des repas pour quinze, parce que quand on a vécu dans la rue si longtemps, on ne veut plus savoir ce que la faim veut dire, on veut être repu toute la journée, sentir son estomac au bord de déverser le trop plein, la nausée qui mouille le gosier de salive. Quand on a grandi dans la rue, on ne veut p’us avoir la tête qui tourne, le soir voir des tâches noires et brillantes à cause du ventre qui crie de faim. Non, on veut voir la télévision, ricaner devant un dessin animé. La dernière et la première fois que j’en ai vu un c’est quand les sœurs m’ont recueilli, j’étais maigre, ma jambe droite recroquevillée sous l’autre. Mon dieu s’est écrié la sœur, on va te réparer ça, comme si elle se proposait de raccommoder un pantalon troué. J’suis resté là-bas un mois. Cela ressemblait à des vacances, car je travaillais à la cuisine puis au ménage. Ensuite le soir, on nous mettait dans la grande salle où on dormait, les matelas étaient collés contre les murs décrépits et la sœur principale amenait avec deux autres la télévision sur un plateau roulant. C’était un peu comme une cérémonie. La première fois, je me souviens que j’ai failli pleurer. La télévision j’en avais tant rêvé. Après le film, on se brossait les dents, on remettait les matelas au sol, collés les uns aux autres comme un immense tapis moelleux. Quand on s’allongeait sur son matelas, on sentait le sol froid et ça faisait du bien. J’aurais jamais supporté de dormir sur un lit haut. Quand on a grandi entre les cartons et le bitume, faut pas changer trop vite, c’est un peu comme une plante qui aurait pris l’habitude de pousser dans une terre sèche et ingrate, si on la met trop vite dans un terreau riche, elle flétrit parce la vie c’est une histoire d’équilibre. Pour vivre, il faut observer de la mesure et respecter un certain équilibre des choses que cela soit dans la pauvreté ou la richesse. Changer brusquement de l’un à l’autre peut faire mourir d’émotions, parce que l’on se retrouve dans un univers inconnu, comme si le monde était soudain peuplé de bonhommes verts. Quand j’étais chez les soeurs, je n’avais plus besoin de garder les voitures, d’empocher deux pièces en promettant que mêmes les mouches elles toucheraient pas les vitres. Quand j’étais chez les soeurs, j’avais plus besoin de fouiller dans des endroits sales et de manger des vers pour survivre.
Mais les bombes ont recommencé à exploser, les militaires ont fait une descente chez les sœurs, ils ont viré tous les enfants et les sœurs, ils les ont mis dans des camions bâchés et c’est ça qui m’a fait peur. C’était la première fois que je voyais des camions bâchés. Je me suis dis que s’ils avaient bâché les camions, c’était pour nous emmener loin de la ville, dans un de ces camps de la frontière où les gens passent leurs derniers jours à uriner du sang et vomir de l’eau croupie. J’avais déjà entendu parler de ces camps. Même les religieuses étaient maltraitées là-bas. On nous entassait et on attendait qu’on meure pour que ça fasse de la place pour les nouveaux arrivants. Dès qu’on mettait un pied dans ce camp, il paraît que le cerveau ordonnait au corps de se replier, de garder des forces, de rester digne en attendant l’heure de rejeter boyaux et cœur dans les rigoles de détritus, assommé de soleil, la gorge sèche de ne plus boire depuis des jours. Alors quand j’ai vu les camions bâchés, les enfants qui braillaient, les sœurs qui pleuraient, j’ai préféré retrouver la rue. Depuis, je sillonne la ville, on me traite comme un chat crevé, je suis couvert de blessures et les gens ont peur de moi. Une chose me fait avancer, cette vie normale que j’aurai un jour, une maison rien qu’à moi avec des haricots et du riz plein les placards. Je pourrai manger dix fois par jour si ça me chante. Je laisserai les portes des placards ouvertes pour être sûr de ne pas manquer de nourriture. Parfois, je regarderai par la fenêtre si j’aperçois un autre enfant des rues, un qui aurait dormi dans la grande salle de matelas de l’orphelinat des sœurs ou un qui aurait partagé un bout de vers avec moi, la tête dans les détritus. Voilà pourquoi je marche en plein soleil parce que j’attends de partager ma vie normale avec un des miens.
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