Avoir l’air de rêver. Donner l’idée de rêver.
La robe noire, triangle de puberté pour celle qui la porte, dans le bruit des vitres et des moteurs d’avions, sous les nuages des grandes villes, s’étendre sur l’herbe grasse des parcs citadins, le jet d’eau tapote l’étendue à un rythme lancinant, il faut éviter de se faire mouiller, belle, mystère, dans cette robe noire qui luit au soleil comme une bougie violine. Remarquable. Inoubliable. Le tailleur regarde de loin la jeune femme marcher dans les allées du parc, s’enfoncer, frêle silhouette d’os et de chair dans les magnolias en fleurs, elle foule les pétales, il vient de nouvelles idées au couturier. Une robe droite, un peu stricte avec un tapis de pétales en guise de corolle, la femme serait un vase posé à l’envers, histoire d’éloigner les prétendants. La distance provoque le fantasme. Et le fantasme le désir. C’est un ami arménien qui me l’a dit. Cet ami prétend que moins on se voit, plus on imagine une vie enviable, un corps soyeux, un esprit alerte, une lingerie délicate, des gestes tranquilles, des élans d’amour, un câlin, des joues roses, un œil oxygéné, des cheveux brillants.
Peut-être cet ami a-t-il raison.
C’est la proximité, le quotidien, qui font naître l’impatience et l’ennui, la morne envie de vivre ailleurs. La colère se terre dans un coin du jardin arrosé, la jalousie fuse au travers des rideaux ajourés. Le soir, la cheminée fume irascible. Rien ne change et le temps passe.
Il faut être sincère avec soi-même, prendre le cœur qui bat des deux mains, l’envelopper de mille attentions, lui chuchoter que tout va bien, comme à l’enfant, comme à l’animal que l’on apprivoise.
La vie sert à s’adopter soi-même, se reconnaître digne de partager ce bout d’existence avec d’autres, à sa façon, ni pire, ni meilleure.
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