Les danseuses ont disparu derrière la porte de bois, le dos perlé de sueur, emportant avec elles, l'émoi du public. Les touristes rangent leur appareil photo. Cette année, les zoom ont doublé de taille. Pour mieux immortaliser la beauté des danses? Le chef du comité monte sur l'estrade et annonce le début de la soirée disco. Aussitôt, le public envahit la piste de danse. Je me joins au troupeau dans la moiteur de tiaré. Les corps chaloupent sur une mer docile. Remake de Shakira, tube de Mika, tout passe à la moulinette du tamouré. Le déhanché langoureux ou saccadé, solitaire ou sensuel, a de l'avenir en Polynésie. A côté, Shakira est raide comme un piquet...
Après une douzaine de morceaux enchaînés, je suis ivre. Ivre de danser sous le grand faré de mon village, le même depuis que je suis née. Les buveurs de bières scandent le rythme de leurs pieds ralentis. Ils semblent marcher dans un autre monde, brumeux et plein de fièvre, inattendu et pittorresque, où les détails prennent enfin leur ampleur, où la peur recule devant l'audace pathétique. "Tu veux danser?" Je secoue la tête. A côté de moi, une des danseuses relève la tête en riant. Elle sent le ylang-ylang mélangé au bois de santal et porte un simple haut brodé blanc, collé sur sur ses seins timides. "Tu n'aimes pas les saoulards? Tu as tort, ce sont les plus faciles à décourager..." Un petit groupe vêtu de jeans nous bouscule. Ils ont la vingtaine et portent des bonnets rayés aux couleurs rastafaristes, affirmant leurs idées ou leur manque d'idées, tels les révolutionnaires portant le bonnet phrygien. Même au coeur de l'océan, dans cet archipel le plus éloigné des côtes continentales, l'homme est grégaire, consensuel quand il appartient au groupe, rétif quand il se sent rejeté.
Au milieu de la piste de danse, un couple mime l'acte sexuel. L'homme est grand et bronzé, il porte un bermuda de plage. Son mollet droit est tatoué d'un tiki qui fait ressortir la rondeur de ses muscles. Lascif puis enjoué, il entrecroise ses cuisses avec celles de sa partenaire, une petite chinoise aux lèvres épaisses. La mine concentrée, ils tiennent leur canette de bière à la main, laissent éclore des rires qui ressemblent à des orgasmes. De la mousse coule de leur canette tandis que le disc-jokey, une grande blonde improbable sous ces tropiques humides, annonce la série des slows. Aussitôt la moitié de l'assemblée bat en retraite, s'affale sur les chaises en plastique qui bordent la piste. Les adolescents s'adossent aux piliers tressés de palmes de cocotiers pour l'occasion. Soudain, chacun prend conscience de sa fatigue. Les mères se dirigent vers le mur où les bébés dorment sur des paréos posés au sol. Les enfants tiennent leur ballon contre leur ventre, imitent les adultes qui commencent à bailler. Les anciens quittent la salle à petit pas. Demain, quoiqu'il arrive, ils se lèveront dès l'aube, prieront quelques minutes avant de vaquer à leurs occupations. Quand la fête bat au grand faré, tout le village est là. Des yachtmen anglosaxons éclusent bière sur bière. Tiennent-ils autant l'alcool que les marquisiens?
Soudain la musique s'arrête, les couples s'écartent à regret, le chef du comité des fêtes, passablement éméché, rappelle "En cas de bagarre, on arrête la fête et tout le monde dehors." On se croirait dans un western. Dehors, les chevaux attendent leurs maîtres en broutant l'herbe mouillée du bord de mer. L'écho du rivage porte la fête d'un bout à l'autre de la baie. Quand je rentre, je guette l'Aveïa, l'étoile originelle, dans les chemins célestes. Je croise sur la route de la colline, un homme à cheval. Il m'aperçoit, arrête sa monture en travers de la route, lui fait plier les pattes, courber l'échine, tend le bras et me fait signe de passer. Je hoche la tête pour montrer que j'apprécie la révérence nocturne. Il n'y à qu'ici, dans ce village de Taiohae, chef-lieu des Iles Marquises, que les fêtes se finissent par une révérence.
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