Un cri. Un bruit de porcelaine cassée. Je tourne la tête vers l’entrée du café. La serveuse au teint caramel a fait tomber son plateau et désigne un homme en survêtement noir.
-C’est Koko le Grand ! s’écrie Leyla en français avant de traduire dans toutes les langues qu’elle maîtrise.
Je m’approche de la star de Samoa. Le champion est plus petit que moi mais son cou est aussi épais qu’un tronc d’arbre centenaire. Des veines parcourent son épiderme tel l’Amazone et ses affluents. L’international de rugby me dévisage au milieu de l’assemblée interdite. Je peine à soutenir ses yeux sombres comme des volcans :
-C’est toi le journaliste ?» demande le champion en me tendant la main. Pris de court, je bafouille mon nom. Je suis un imposteur, je ne connais rien au rugby. Il va s’en rendre compte et me balancer une droite bien placée.
-Alors, tes questions ? J’ai dix minutes pour toi.
-Pas de problèmes, Koko. » Je réussis à bafouiller mais ma tête bourdonne comme un essaim d’abeilles enfermé dans une ruche.
-Petit, inutile de parler des All Blacks. Je ne fais pas de commentaires à ce sujet.
-Pas de problèmes, vraiment…
Je mordille ma joue. J’ai l’impression d’être un acteur qui a oublié son texte. Leyla tend une tasse de café au champion. Au passage, elle avise son biceps tatoué.
-C’est un Tiki, explique le rugbyman. Une figure sacrée en Océanie. Pour nous, le Tiki a créé le monde et depuis, il nous observe, les yeux plissés. Peut-être est-il déçu de sa création ?
-Moi aussi, j’ai un tatouage, réplique Leyla en désignant une rose au-dessus de sa cheville.
Hypnotisé, je fixe les épines, les grandes feuilles vertes, les pétales rouges dessinés avec ampleur comme une avance à peine voilée. Koko apprécie le tatouage en hochant la tête. Ce type a deux ans de plus que moi et semble à l’aise dans toutes les situations. Je reprends mes esprits. Vaille que vaille.
-En fait, je ne tiens pas à parler de l’actualité du rugby. Ce qui m’intéresse c’est ta vocation. Où puises-tu l’envie de gagner ?
-Rien que ça ? s’exclame l’international au biceps tatoué. J’ai la désagréable impression qu’il crève d’envie de serrer mon cou aussi fort que le ballon ovale. En parfait néophyte, je considère le rugby comme un sport violent. J’ignore les règles, le code d’honneur, la beauté du geste. Les yeux de Koko s’agrandissent. Il semble furieux et étonné. Je soutiens son regard volcanique.
-Ha ! Vous, les occidentaux, vous croyez pouvoir commander un café comme une émotion. Regarde la serveuse, ses yeux de chatte, ses hanches de femme. Si tu l’appelles, elle viendra. Mais attention, ce n’est pas parce qu’elle t’obéit qu’elle est à tes ordres. Tu saisis la nuance, petit ?
Je me sens ridicule. Moi, le chercheur de leitmotiv, je viens de me faire démasquer.
-Revenons à nos affaires, petit. Ce n’est pas parce que tu es de bonne volonté que je vais te dévoiler mes secrets…Plus que cinq minutes ! s’exclame Koko en claquant ses cuisses démesurées. Sa bouche s’élargit, laissant apparaître une dentition aussi blanche qu’une villa d’Ibiza.
- Pourquoi joues-tu au rugby ?
Koko n’a plus envie de sourire. Je continue sur ma lancée.
-Après tout, le rugby est un sport de colons. Les anglais l’ont importé à Samoa au début du siècle dernier.
-Je ne suis pas prof d’histoire, petit. Je suis joueur de rugby. Chez moi, tout le monde joue. C’est une religion. A huit ans, je cueillais des cocos verts et je jouais sur la plage avec mes cousins. On devait marquait à la main entre deux savates posées sur le sable. Le plus vite mais aussi le plus élégamment possible. Démarche souple, évitements fluides, plaquage sans appels. On jouait tous les jours : en semaine, dès la sortie de l’école, le dimanche, dès la sortie de la messe. Ensuite, on courait se laver dans la rivière. Les filles nous épiaient au travers des acacias. On dansait le Siva, la danse guerrière qui impressionne les adversaires, appelle le courage et facilite la victoire. A douze ans, tout ce que je voulais, c’était jouer. Encore aujourd’hui, à chaque match que je joue, que ce soit avec les Samoans ou les All Blacks, je réalise mon rêve.
- C’est à cause des noix de coco que l’on t’appelle Koko ?
Le champion pose une main tranquille sur mon épaule.
« Allez p’tit frère, les dix minutes sont passées. Mademoiselle ? Vous mettrez tout sur mon compte. »
Les commentaires récents