Je me suis levé en sursaut, j’ai attrapé le réveil d’un geste fébrile, 3h15. J’ai agité l’appareil comme si cela pouvait changer l’affichage digital en ma faveur, j’ai pris mon visage entre mes mains. Je voulais qu’on me rassure, qu’on me porte, qu’on me berce. Des bras autour de moi, chauds, fermes, pleins de poils. Des bras adultes. Des bras de père. C’est là que j’ai pensé au père.
D’un coup, mon rêve est revenu.
J’étais la tête contre le mur, allongé sur un matelas placé dans une grande pièce en longueur qui ressemblait à la chambre de mon père dans sa villa de l’île de ré (celle où il est mort). La pièce faisait partie d’un ancien blockhaus. On le devinait à l’épaisseur des murs et la petite taille des ouvertures. Les amis de mon père avaient disposé autour de moi toutes sortes de babioles d’autres latitudes. Une effigie africaine symbolisant la fertilité, une pagaie d’Amazonie, un balafon, un xylophone kenyan…
Je criais « Je ne voyage pas, je traverse les pays en avion, je dors dans des hôtels de standing international avec spa et piscine chauffée. Je n’ai pas pu ramener ces babioles. Vous vous trompez de personne. Les exploits, l’or, le pétrole, les maladies tropicales, les richesses de la biosphère, je laisse ça aux héros. Moi, je suis Viktor Gagne, vous m’entendez ? » En fait de matelas, j’étais scotché dans un cercueil à la merci d’un fossoyeur au dentier brillant. Le type creusait un trou à même les tommettes à l’aide d’un marteau-piqueur. Les amis de mon père portaient des casques anti-bruits de chantier et regardaient avec attention les progrès du fossoyeur. Je ne sais si je vous l’ai déjà dit. Mon père était chef de travaux dans une grosse entreprise de BTP. Il dirigeait des chantiers énormes comme la construction d’un pont à Mexico ou d’un réseau souterrain de métro au Caire. Je hurlais dans mon rêve mais personne ne m’entendait à cause des casques anti-bruits. C’est peut-être de la psychologie à deux balles mais quand j’étais petit, j’avais envie de mettre une bombe dans les chantiers de mon père pour qu’il arrête de s’intéresser à la solidité des fondations et commence à s’inquiéter de l’épanouissement de son fils. Là, allongé dans son cercueil, le scénario se reproduisait. Le chantier s’interposait entre mon père et moi. Comment pouvaient-ils se tromper de personne ? Le fossoyeur creusait la terre en mâchouillant le mégot de sa Gauloise sans filtre. A force de se pencher pour retirer la terre, son jean avait glissé au bas des reins laissant entrevoir sa raie imberbe. Un enterrement, ce n’est pas triste, c’est vulgaire.
Depuis que j’étais seul dans l’appartement, je rêvais que je mourais. En bon urbain survolté, je n’étais pas habitué au silence. J’avais besoin de bruit, d’une preuve de promiscuité pour me sentir vivant. Le silence me rappelait la froideur de la chambre mortuaire du Bois-plage, où j’avais veillé mon père, seul. Jamais je n’avais pensé que la mort était silencieuse. (Ne dit-on pas un silence de mort ?) Je vous rappelle, j’étais un occidental bien loti pour qui la mort était une affaire de faits divers médiatisés ou de revue nécrologique. Jamais je ne pensais à la mort comme quelque chose qui pouvait m’arriver.
(...)
La mort est garce. Mon père lui-même s’est fait embarquer une aube de Printemps, nu comme un vers, comme s’il venait de naître.
(...)
Je me suis rué vers la salle de bains, j’ai avalé gélules roses, comprimés pâteux quand on les met dans la bouche, je me suis assis à même le grès de la salle de bains, tétanisé.
Pourquoi avais-je peur alors que je n’avais rien à perdre ?
(...)
Au lieu de faire valoir la créativité, je passais mes journées sur le canapé italien.
Je me demandais si c’était le bon jour pour sortir, s’il faisait assez beau pour me lever, si au contraire il ne faisait pas trop chaud. Mon corps ne me laissait plus de répit. Je l’écoutais comme un compositeur écoute sa dernière création, je cherchais la fausse note, le mouvement gênant, la disharmonie. Je cherchais tant que je trouvais. C’est souvent ainsi. Le dos craque, le cou est un peu gourd, la main hésite à s’étirer, le corps devient timide, réfractaire à force. Dans les pires moments, je me posais des questions à propos de la position du canapé-lit, je le déplaçais dans le deuxième salon puis dans le troisième et le ramenais dans le premier. Je furetais les courants d’airs, devisais sur l’heure du réveil, du lever, du coucher. Le temps devenait l’angoisse suprême.
J’étais en colère.
Comme un enfant trop gâté, je ne comprenais pas pourquoi tout cela m’arrivait à moi, le petit génie de l’Internet. Puis la colère s’est transformée en lassitude. Et la déprime est arrivée comme la brume sur l’océan, en prenant son temps. Elle m’a enveloppé chaque jour un peu plus, jusqu’à ce que ma vue, mon odorat, mon ouie soient transformés. J’entendais la vie comme à travers un coussin, je n’en saisissais plus les humeurs, les sautes, les reliefs. Je refusais de consulter un médecin. Rappelez-vous, j’étais un homme fini et personne ne pouvait me soigner mieux que moi-même. La déprime est un état subtil. Elle crépite, discrète au fond de soi, ronge les petits territoires, envoie des alertes de temps en temps. Au début, cela m’arrivait dans l’appartement, quand j’étais seul et que je pouvais faire face. Petit à petit, les absences, les migraines ont pris le relais, la déprime s’est mise à attaquer en plein jour, dans le bureau du comité de direction, juste avant la présentation des comptes (lamentables). La déprime m’empêchait d’avancer, de parler clair, de sourire aux journalistes qui me regardaient d’un air suspicieux. Non, je ne cachais rien. Je leur avais juste fait croire que j’étais plus performant qu’eux, un type que la fatigue n’abat pas, un homme sans limites physiques ou morales. J’avais menti. Et ça, personne ne me le pardonnait. Croyez-moi, les gens acceptent de se conduire comme des gogos tant qu’on ne le leur balance pas en pleine poire. Une fois que la déprime a fait tomber le masque du super entrepreneur, les journalistes, les analystes, les groupies du marketing, tous se sont rués sur moi comme si j’étais une dépouille de nazi.
J’ai déclaré l’état d’urgence.
J’étais vivant et pourtant, je ne savais plus respirer. Mon cerveau, mon cœur, manquaient d’oxygène. Il me fallait de l’air. Vite. Reconnaître la cessation de paiements et déposer le bilan de Kairos. Au lieu de me ruer au tribunal de commerce, j’ai continué à chercher une solution, fébrile comme un chercheur d’or qui vient de perdre son filon. Toute erreur devenait connerie, tout retard, une folie. Les évènements étaient si importants qu’ils en perdaient leur gravité. Le temps devenait abstrait. C’était l’air des mobiles de Calder, le regard des femmes à la plage, un peu vide, un peu absent, une fournaise en devenir, un âtre hésitant. Je me sentais à la merci de mes émotions. Je tournais en rond. Je ne réfléchissais pas, je laissai passer le temps. Les gens s’éloignaient. (...)
Je refusais de courber l’échine. A quoi bon solliciter des gens qui ressentent sur commande, respirent au rythme adéquat, parfument la plante de leurs pieds comme les fauteuils de leur voiture pour qu’aucune odeur n’envahisse leur intérieur ? Quand j’étais avec Léonie, je détestais regarder ses amis dans les yeux. J’avais peur. Ce n’était pas la peur de déplaire ou de ne pas être à leur hauteur. J’avais peur de leur regard vide. Comme si en leur parlant trop près, je risquais de tomber, aspiré par l’œil du cyclone. Toujours ce vertige.
J’avais bravé les souterrains du métropolitain en pensant franchir une étape. Je cafouillais. Un pas en avant, trois en arrière. Un rythme fatal.
Des années, j’ai joué la comédie.
(...)
A présent, je tirais à moi le plaid en soie beige assorti aux rideaux comme à la toile tendue sur les murs et pensais que personne ne viendrait plus chez moi malgré les teintes sobres de la décoration. Mes amis très occupés avaient peur de contracter ma dépression. L’appartement de l’immeuble du seizième arrondissement devenait une léproserie de luxe. J’ai sauté sur le lit, arraché, déchiré le rideau de soie, recouvert chaque miroir d’un lambeau. Plus de reflet. Plus de jugement.
(...)
J’ai appelé Babette comme on appelle le 15. Babette était ma maîtresse depuis cinq ans. Avant elle, je me contentais des couinements de Léonie en rêvant de devenir un virtuose de la queue, un artiste de la bandaison. J’approuvais la philosophie des films pornos, déplorais ma condition physique loin d’être au top. Je fumais, je détestais courir et je me faisais draguer par des homos quand j’entrais dans une salle de musculation. J’étais complexé par ma taille mais suffisamment fier de ma queue pour me sentir mâle. Au fond, j’étais un français comme les autres.
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