Je n’ai jamais eu l’impression d’être gâté quand j’étais enfant et encore moins quand j’étais adolescent. Je n’étais pas très brillant à l’école mais j’étais assez intelligent pour suivre ce que mon père voulait faire de moi. Cette soumission apparente me permettait de continuer dans un confort optimal à faire ce que je voulais. A savoir tout ce qui me permettait de quitter mes parents que je trouvais rabougris, retirés du monde, de leurs ambitions, des oiseaux blessés transformés en oiseaux de cage. Quand n’importe quel type moyennement intelligent aurait choisi la liberté, mes parents avaient préféré l’espèce en cage. A mes yeux, c’était la preuve de leur faible intelligence.
Ce constat a nourri mes années adolescentes.
Quand mon père me fichait une trempe et me demandait « Pourquoi tu fais ça ? », pouvais-je lui rétorquer « Parce que je veux te montrer que tu es assez con pour ne pas maîtriser tes nerfs. J’ai la joue crispée de douleur, l’épaule en vrac, mais je te regarde en face. Je suis calme et je te dis, à toi, mon père, tu n’es pas si intelligent que ça. Tu es même assez con. Tu me files une trempe pour me montrer que tu as raison, que je suis une mauviette qui n’arrive pas à t’envoyer chier pour de bon. » Au lieu de ça, je gardais le silence. Je n’étais pas une mauviette, j’attendais mon heure et pendant ce temps, je me complaisais à profiter de ce qu’ils mettaient à ma disposition, la maison bourgeoise, le jardin arboré, et surtout les déjeuners de ma mère à la place du self infâme du lycée professionnel où ils m’avaient relégué pour me faire comprendre que les grands, les costauds, les frimeurs, arrivent à mener leur monde avec plus de facilité que moi, petit, pas très versé dans les trucs de mecs : voitures, nanas, sport.
Qui s’étonne qu’après cette adolescence à se traîner de jour en jour, comme frappé par une infection de la lymphe, je ne veuille pas d’enfants ? J’avais opposé une fin de non-recevoir à Léonie. Qu’elle patiente ou qu’elle se barre. Sans l’argent, évidemment. Mais Léonie a appris auprès de son père combien les hommes mentent, flouent, bidouillent. Elle avait peur que je ne l’aime plus si elle me laissait trop d’argent. Léonie était lucide et j’ai toujours respecté cette qualité chez elle. Je me disais que j’avais choisi une femme ridicule mais pas tout à fait pathétique. Assis sur le canapé au milieu du salon vide, je caressais ma seule source de contentement.
Une progéniture, voilà la seule catastrophe que j’ai évitée.
Pourtant les occasions n’ont pas manqué. J’étais peut-être né sous une bonne étoile. Une sorte de baraka limitée à la non procréation. Vous vous rendez compte, traverser la trentaine sans que mes éjaculations fécondent le vagin de Léonie stimulé à la grimpette d’hormones ? A l’heure où les homosexuels bataillent pour avoir des enfants qui portent leur nom, où les couples stériles recourent aux techniques d’insémination les plus hasardeuses, ne pas vouloir d’enfants est un acte militant. Ma façon d’être à contre-courant.






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