Les chanteurs, les poètes écrivent des odes aux femmes et à l'amour, moi, en tant qu'écrivain, j'ai choisi de parler des hommes à travers Viktor, l'anti-héros drôle malgré lui, stakhanoviste du bonheur à tout prix et forcément attendrissant...
"Mon Baromètre du Bonheur" cherche un éditeur...A bon entendeur...
"J’étais maigre et j’accentuais ma sveltesse en portant des costumes ajustés. Mes pantalons coupe « slim » me donnaient une allure de jeune cadre dynamique. Ma petite taille, 1 mètre soixante au garrot, a conditionné une bonne partie de mon existence. Mon père, qui était lui-même en deçà de la moyenne nationale, avait la curieuse manie de me mesurer tous les deux mois. Il nous appelait mon frère et moi, nous tenait par les épaules en disant d’un ton solennel et vaguement effrayant « Il est temps de voir si vous avez grandi » puis il nous collait contre la porte en pin des toilettes et ordonnait « gardez vos pieds joints, le dos bien droit, personne ne triche, arrêtez de respirer ! » et traçait des traits au crayon de papier à même le bois. C’est comme ça que la taille est devenu un sujet pour moi. Un centre d’intérêt. Peut-être même une référence. Comme si en me mesurant, le père mesurait mon aisance avec les filles, mes capacités intellectuelles, l’importance de mes futurs comptes en banque, la teneur de ma vie professionnelle. Bref, en restant petit, je démarrais avec un handicap. Quand le père a compris que je ne serais pas plus grand que lui, il a laissé tomber le rituel des traits de crayon sur la porte en pin des toilettes en lâchant un « A quoi bon » des plus inquiétants. Sur le coup, je n’y ai pas fait attention.
(....)
j’étais viré du conseil d’administration. Là, j’ai arrêté de respirer. J’ignore encore les conséquences de cet arrêt respiratoire, si comme pour les nouveaux-nés, le manque d’air a eu un effet irrémédiable sur la vivacité de mes cellules. Toujours est-il que je me suis assis, le dos droit. Pendant des heures, je suis resté les yeux perdus dans la blancheur du canapé italien, attendant que mon destin se délite sous mes yeux, un téléphone mobile dans chaque paume ouverte vers le ciel comme si je récitais le Notre Père. D’un coup, je n’ai plus ressenti l’envie de marteler mes résultats comme autant de preuves de ma volonté à faire partie du flot consensuel. (...)J’étais comme l’alpiniste qui vient de recevoir un bloc de granit sur le front, chute de cinquante mètres, glisse dans une crevasse, entend l’hélicoptère des secours repartir, sent le froid crever l’épiderme comme des centaines d’aiguilles. Si Léonie reprenait la direction de l’usine de croquettes de Quimperlé, je pouvais dire adieu à ma source de liquidités et Kairos devait apprendre à vivre en autonomie. Ce qui, vu l’emplacement, la taille de ses bureaux, son personnel avenant et inefficace, était aussi probable que la venue du messie.
J’étais mort.
C’était la fin, ma fin. Moi qui détestais les fins de livres, de films, de rendez-vous, de réunions, j’étais désarçonné. J’ignorais que cette angoisse venait de mon père, qu’il l’avait posée là en partant, comme les américains laissaient des mines au Vietnam, sachant qu’un enfant avait plus de risque de marcher dessus qu’un régiment de rebelles communistes. J’étais tétanisé et j’allais payer cher pour comprendre la cause de ma paralysie. (…)En fait, je ne sentais rien. Pas d’accès dépressif ni de crise maniaque. Ni vide, ni tristesse, ni joie ! J’étais comme un bateau dont on a coupé le moteur. J’étais arrêté et j’attendais de repartir dans le flot consensuel.
Le flot consensuel, cela sonne comme un nom de secte mais la vie non décidée est-elle autre chose qu’un enfermement mental, une sorte de secte non identifiée, plus vaste et puissante que toute autre par son caractère diffus et multi-têtes, tel un dragon dont la tête repousserait même après l’avoir tranchée dix fois ? Exactement le genre de scène ridicule que l’on voit dans des films de kung-fu ou d’animation asiatique qui font un tabac dans nos contrées. Peut-être est-ce la preuve qu’ils résonnent en nous, illustrant un environnement hostile et tenace, tel un dragon invincible ?
Maintenant que j’ai échappé pour de bon au flot consensuel, je puis dire que la peur et ma médiocrité m’ont sauvés. Si j’avais eu la trempe d’un gagnant (allusion niaiseuse à mon patronyme G-A-G-N-E), j’aurais harcelé le mandataire judiciaire, emprunté pour remettre à flot Kairos, engrossé ma femme avec une aisance répétitive. Bref, si j’avais eu un tantinet de talent, j’aurais rebondi. Grâce à Dieu ou à ses supplétifs, j’étais médiocre donc j’ai failli au repêchage. (…)
La seule arme dont je disposais pour atteindre le Kairos était cette nouvelle volonté d’aller au-delà des contraintes, d’échapper à l’indifférence, au quotidien plat. Tel le randonneur en haute montagne, je voulais découvrir les vallées au-delà des cols, tracer de nouveaux itinéraires, braver la neige fraîche de l’aube, nourrir les pitons glacés de mon ambition virile, déclencher des remous dans le manteau blanc à force de tenter le sort. En suivant les diktats de Léonie, j’avais obtenu disgrâce, solitude et abandon. Je changeais les règles du jeu. Je devais aller au bout de ma logique.
Avec le Kairos, je tenais mon plan Marshall. Reconstruction revancharde en sept étapes.
Je n’avais rien à perdre.






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