(...)Leyla sortit de son portefeuille la photo de son père. Le cliché était flou. « Mon père a la peau mate, le visage droit, les sourcils fournis qui se rejoignent comme un oiseau stylisé. J’ai laissé des plages entières de mon histoire à l’imaginaire. Je n’ai jamais eu besoin de ressembler ou de me détacher de mon père. Je ne craignais pas ses gifles. C’était un père modèle au sens je le modelais chaque jour. A ma façon, j’ai grandi avec mon père. Crois-moi, c’est mieux que d’en avoir un vrai. Je n’avais besoin de m’étadamer. »
Moi qui ne voulais pas d’enfants, je n’allais pas contredire Leyla.
J’ignore si c’est le prénom à consonance orientale ou l’allure aérienne de Leyla qui m’a fait craquer, mais à notre troisième entrevue, j’ai su. Leyla portait un décolleté qui laissait voir les traces de son maillot de bain, elle avait moulé ses fesses dans un corsaire noir, ses jambes bronzées faisaient ressortir sa rose tatouée au-dessus de sa cheville droite. Une rose rouge avec de larges pétales, une tige un peu courbée, des épines fines. J’admirais ses pieds réguliers dont le gros orteil soufrait d’une courbure à force de rentrer dans des escarpins à bout pointus. Aucune femme ne m’excitait davantage. Leyla me tendit le sac de produits cosmétiques, jeta un coup d’œil à l’horloge de l’ordinateur et me lança, comme si je l’avais fait exprès : « Je finis dans cinq minutes, tu m’attends ? »
En fait de finir, Leyla a fini par dormir dans l’appartement. Elle devait repasser ses épreuves écrites de Brevet Professionnel au Lycée Claude Bernard à deux stations de métro de l’appartement et trouvait la solution pratique. Moi, cela me permettait de délaisser mon canapé blanc tout en avançant dans ma quête du Kairos. J’empruntais un matelas à Madame de Peretti tandis que Leyla téléchargeait l’album des White Stripes, qu’elle écoutait en boucle, histoire de chauffer les nerfs de mes voisines.
Les rares nouvelles de Léonie me firent craindre une dépression latente doublée, si je ne réagissais pas, d’une tentative de suicide. Léonie était perdue mais elle croyait au temps qui passe. A vingt-cinq ans, son père lui avait légué la totalité des parts de l’usine de croquettes de Quimperlé. Nous étions mariés depuis deux ans. Le beau-père avait le cancer des petites cellules, une vacherie qui vous laisse entre trois mois et deux ans de répit. Des mois d’hôpital, comme une chape d’amiante désagrégé au-dessus des têtes, pas possible de respirer. La fille unique, les oncles et tantes, les cousins, tous développèrent des tendances hypocondriaques. Ils consultaient des médecins toutes les semaines. Etre sûr de ne pas mourir demain. Aucun praticien ne les rassurait à ce point. Ils prirent rendez-vous avec un spécialiste qui eut le cran, les connaissances, les tarifs adéquats, pour confirmer « Vous êtes au mieux de votre forme. » Sous-entendu, vous n’allez pas mourir demain. Il n’y eut pas de bataille de succession. C’est le seul avantage d’une maladie longue et incurable. Le testament était fourni, argumenté, documenté. Léonie hérita du chalet de Chamonix, de l’usine de Quimperlé et du Manoir au bord de la ria. Avec le recul, Léonie se demandait si cet héritage était une bonne chose. L’héritage impliquait les amis de la famille qui impliquaient des obligations qui impliquaient le manque de latitude qui impliquait la mise en place de limites, l’étouffement de ses capacités, frayeurs et ambitions, qui impliquait ma baisse drastique d’excitation qui impliquait mon refus de regarder ensemble l’avenir qui impliquait la non procréation comme leitmotiv qui impliquait la colère de Léonie, sa fatigue cyclique, ses remords d’avoir choisi un époux irrespectueux de ses valeurs, qui impliquaient l’auto flagellation et les régimes yo-yo, sa soif de revanche, son départ. Léonie détenait une part de responsabilité dans la chaîne de conséquences malheureuses. Au lieu de l’admettre, elle se cramponnait et restait à la surface de la colère. Cela manquait d’élégance mais les avocats donnaient des lettres de noblesse à sa démarche de mégère. Avec moi, c’était l’avenir qui se faisait la malle. L’avenir et le passé.






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