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Allez dis-moi, comment c’était l’Algérie ?
Ma mère tenait un bar. C’est un peu spécial de tenir un bar pour une femme en Algérie. Le jeudi, elle faisait crêperie. Le bar s’appelait Ker-Jazira en référence à ses origines bretonnes. C’était le lieu de rendez-vous des coopérants de l’ambassade. Un jour, trois hommes en djellaba kaki sont entrés dans le bar. Ils étaient de l’inspection sanitaire. Un ancien commis que ma mère avait viré parce qu’il piquait dans la caisse avait porté plainte contre nous. Ce jour-là, ma mère souffrait de migraine et avait laissé les assiettes et les couverts dans l’eau stagnante de l’évier. Au lieu de soudoyer les inspecteurs en djellaba kaki, ma mère a plongé une louche dans la sauce harissa et a visé la tête éberluée des inspecteurs. La sauce a atterri sur leurs lunettes fumées, ils sont sortis en criant qu’elle pouvait dire adieu à son restaurant, adieu à l’Algérie. Et c’est ce qui s’est passé, nous sommes revenues en France. Depuis, ma mère veut m’emmener à Alger manger une tarte au citron à l’hôtel el Orassi, nous balader sur les pontons de Sidi Ferruch, pique-niquer dans les criques de Tipaza, courir le long des oueds. Parfois, je lui dis oui. Le lendemain, j’ai oublié ma promesse. Pourtant, ce doit être bon de retrouver l’enfance. Comme les tirailleurs ont reconnu la France sans avoir jamais foulé son sol. L’amour ne s’anticipe pas, il se vit.
Leyla s’assit sur un banc près d’un kiosque à journaux. Les voitures étaient arrêtées au feu rouge. Le métro passa sous nos pieds. C’est à ce moment-là que j’osais lui parler de mon cauchemar.
« C’est la nuit. Des bougies éclairent la pièce. Je suis dans un cercueil posé au milieu de la chambre de mon père, dans la villa qu’il possédait à l’Ile de ré. Une maison typique, enduite de blanc, avec des volets verts, des tuiles roses. Les deux côtés du jardin sont ouverts à la mer. Je suis allongé. Tout le monde croit que je suis mort et pourtant je les reconnais tous. Ils étaient à l’enterrement de mon père. Maintenant, c’est moi qu’ils enterrent, avec les souvenirs de voyages de mon père, ses photos, ses sculptures, ses tapis. Tous ces objets que j’ai laissés à l’Ile de ré forment un sanctuaire malgré moi.
C’est un beau cauchemar.
Pardon ?
Tu sais ce que font les tribus amazoniennes quand l’un d’eux fait un rêve ? Ils parlent, décortiquent le rêve, le dépècent comme un animal sauvage et une fois que le rêve est mis hors d’état de nuire, la liesse s’empare de la foule. Je ne sais pas si c’est vrai. Moi en tout cas, je me suis inspiré de ce rite. A chaque rêve marquant, j’appelle mes amis, je leur dis qu’ils comptent. Le rêve fort est un avertissement. Si je ne fais rien, la prochaine fois, la semonce sera plus ferme. Viktor, livre-toi. Appelle ceux que tu aimes.
Et qu’est-ce que je leur dirai ? Ils vont me prendre pour un tordu.
Non, tu te trompes. Ils te prennent déjà pour un tordu mais cette fois, ils te le diront en face. Dans la vie, quand on est en difficulté, il y a deux façons de réagir. Tu peux montrer ta force ou ta faiblesse. Moi, j’ai toujours préféré la deuxième possibilité. Le détail humain, ce qui attendrit l’autre, dévoile nos failles. Ton cauchemar est une aubaine. Il dévoile ce que tu n’arrives pas à exprimer.
Leyla se leva, appuya sur la touche du lecteur de CD et la guitare hystérique des White Stripes emplit le silence de mon appartement. J’avais envie de fumer, de baiser toute la nuit, de hurler tel un sauvage. Au lieu de ça, j’ai proposé à Leyla de dormir dans ma chambre pour ma dernière nuit dans l’appartement et retrouvé avec une satisfaction puérile mon canapé à banquette extra large.






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