Contrairement à ce que pense le quidam syndiqué, le chef d’entreprise est désarçonné quand il dépose le bilan. Le matin, je n’allais plus au bureau, je consultais ma messagerie électronique et découvrais spam et banalités. Je pensais à mille nouveaux projets. Mes partenaires d’antan mettaient du temps à répondre à mes messages, s’ils répondaient. Tout le monde avait un emploi du temps surchargé, plus personne ne déjeunait avec moi alors qu’avant je refusais les invitations, je pestais devant la montagne de cartes de vœux du nouvel an. Un homme d’affaires qui dépose le bilan est avant tout un homme. Voilà ce que je devais comprendre mais j’avais la tête dure.
Avant d’être dépressif, j’étais chef d’entreprise, ce qui, en France, à notre époque, revient à peu près au même. Au risque de passer pour un poujadiste de seconde zone, un chef d’entreprise de PME, j’entends, est à peu près aussi important en France qu’un travailleur yéménite en Arabie Saoudite. Le petit patron sert à gagner en productivité, augmenter les recettes fiscales, focaliser la rancoeur populaire et pour le reste, makech. Le mauvais rôle, je vous dis. Aucun homme politique ne nous défend à notre juste valeur, parce qu’aucun ne sait ce que c’est de gagner des clients, les satisfaire, les fidéliser. Faire la pute avec les responsabilités en plus. Le banquier croit que mon argent est le sien et refuse de m’en donner quand j’en ai besoin. Le contrôleur fiscal m’honore de trois mois de sa présence, m’assène quinze mille euros de pénalités et le triple de redressement comme cadeau de départ. C’est le tarif. On a beau vous dire ça, vous pensez « Personne ne m’a présenté le menu des emmerdes quand j’ai déposé ma première demande d’extrait K Bis. Si j’avais su, je me serais abstenu.»
A Kairos, les salariés s’accrochaient à leur emploi comme des berniques aux rochers. La conjoncture était morose. La vague Internet venait de s’écraser provoquant dépôts de bilans en chaîne et licenciements massifs. Le mois dernier nous buvions (comme tous les vendredi soir) à notre prochaine introduction en bourse en rêvant de levier extraordinaire pour nos stock-options. Les salariés de Kairos travaillaient comme des brutes parce qu’ils croyaient être les milliardaires de demain. Ils avaient déjà promis un appartement à Bobonne, contracté trois emprunts à la consommation, dragué une fille en voiture de sport mais voilà que l’introduction en bourse était repoussée à cause de ce boulet de patron qui n’arrivait pas à engrosser sa douce ! En quelques semaines, l’euphorie a laissé place à une frayeur généralisée. Les salariés actualisaient leurs connaissances en matière de contrat de travail, convention de reconversion, reclassement professionnel. Certains échafaudaient leur dossier prud’hommal de victime du système qu’un baveux à robe sombre, dernier de sa promotion de faculté de droit, défendrait en abusant de formules misérabilistes. En tant que chef d’entreprise, je devais assister aux plaintes des employés qui quittaient le radeau comme des rats affolés et invoquaient des raisons sanitaires ou sociales (voire les deux) argumentées par des attestations de collègues.
Je faisais quelques incursions dans les bureaux de Kairos pour rencontrer l’administrateur judiciaire chargé d’apurer les dettes de Kairos. Cet homme moustachu était plus petit que moi et payé à la commission. Il m’exposa en zozotant l’alternative qui s’offrait à moi : soit je sauvais Kairos de la liquidation et je présentais un plan de continuation. Dans ce cas, Kairos remboursait les dettes sur dix ans et restait sous tutelle d’un mandataire judiciaire. Soit je déclarais Kairos moribonde et le petit homme zozotant se chargeait de réaliser les biens de l’entreprise pour payer les dettes. J’avais un mois pour choisir. Pendant ce temps, les clients piaffaient à cause des retards (et rechignaient à payer les factures). Quand je tentais de réunir les représentants du personnel, l’un d’eux tombait malade, ses collègues marmonnaient une excuse bidon puis s’éclipsaient en direction du réfectoire. Moi-même, je passais des heures, la tête posée sur mon avant-bras, cliquant sur la souris d’ordinateur à lire et mémoriser les horaires d’ouverture des musées, le tarif d’entrée d’une exposition d’art contemporain, les animations de telle boite échangiste. Ces informations pratiques me rassuraient parce qu’elles étaient les seules données immuables auxquelles j’avais accès. En ces temps de dépôt de bilan, la certitude était aussi précieuse qu’une source d’eau douce dans le désert du KalaHari.







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