« Retournez-vous. »
Sa voix était autoritaire soudain. Avait-t-elle compris que je bandais ? Voulait-elle vérifier ? Je ne bougeais pas. Je fis semblant de dormir. La voix de la femme reprit plus douce « Monsieur, vous allez bien ? » Elle s’inquiétait. Je ne bougeais toujours pas. Dans quelques secondes mon sexe aura dégonflé. Ce sera moins embarrassant. Je devais encore tenir.
« Je n’arrive pas à me retourner.
Vous êtes coincé ? J’ai pourtant senti une belle communion quand je vous massais. Votre corps s’est détendu. Vous étiez bien.
Non, ce n’est pas ça. C’est juste que je ne peux pas me retourner.
Pourquoi ? Qu’est-ce qui vous en empêche ?
Cette fois, la voix forte me soupçonnait de mentir. Au moment où je me résignais à avouer, mon sexe se dégonfla et je me retournais d’un coup. La jeune femme poussa un petit cri d’étonnement, posa une serviette sur mes yeux avant que je voie son visage. Elle laissa couler de l’huile aromatique sur mon front, libéra mes nerfs par petites pressions. Je me détendis, j’ouvris à moitié les paupières sous la serviette, ma mâchoire devint laxe, mes molaires ne se touchaient plus. De la salive stagnait sur ma langue. J’entrouvris les lèvres, je respirai si doucement. Est-ce que je dormais ? Les bras de la masseuse enserrèrent mon crâne, je sentis son odeur subtilement épicée. Les souvenirs affluaient en désordre tels des enfants à la sortie de l’école. Je n’étais que pensées volatiles. La femme souleva mes bras, mes jambes avec dextérité. Elle semblait me connaître mieux que moi-même, mieux que ma mère. Je planais, j’étais un corps en lévitation, pétri comme de la pâte à pizza. Mes muscles capitulaient, ma peau semblait crier de soif. J’avais chaud. L’huile se mêlait à ma sueur. « Voilà, c’est fini. Je vous laisse quelques instants pour vous détendre et vous rhabiller. Je vous attends dehors. »
(...)
Quand je descendis les escaliers, la femme aux genoux qui craquent avait disparu. A sa place, une jolie brunette au teint caramel m’attendait derrière le bureau ringard, la tête penchée sur un carnet. Etait-ce possible ? Cette silhouette de danseuse, ces cheveux longs bouclés pareils à des anneaux de boucher ? Je reconnus la fille du métro. Elle avait attrapé ma nuque et m’avait confondu avec son gynéco, elle lisait Harry Potter, me courtisait sans en avoir l’air. Je l’aurais bien sautée dans la rame de métro. Les femmes ne se doutent pas à quel point le bruit des roues, des freins, ces claquements industrieux excitent l’instinct travailleur du mâle, sa libido rêche, ses accès de rut sans nuances ni ambages.
La fille du métro était donc la même créature que la masseuse à la voix de stentor. Sur sa poitrine, une étiquette cousue indiquait son prénom en lettres brodées « Leyla ». Je posais une main sur le bureau ringard. Leyla leva la tête et me darda de ses yeux effilés. Sa voix était professionnelle mais accusait un ton tendrement ironique.
« Vous devriez faire un vrai soin du visage pour hydrater la ligne médiane, nettoyer la peau en douceur. Pour les microkystes, en revanche, je ne peux rien. Il faut aller voir un dermatologue.
Un dermatologue ? Vous n’avez pas idée du temps, de l’énergie, que cela demande de remettre en forme.
Je peux vous aider, si vous voulez. J’ai une formation professionnelle, je suis diplômée et moi-même, je veux aller vers plus de bien-être. A nous deux, nous devrions y parvenir, vous ne croyez pas ?
Un team de recherche d’harmonie ? Vous êtes sérieuse ?
Quels produits utilisez-vous le matin ?
J’avais l’impression de me retrouver devant le tableau noir. J’avais oublié ma poésie ou plutôt, j’avais oublié d’apprendre ma poésie.
Je ne sais pas.
J’aime les gens qui répondent « je ne sais pas ». Ca prouve qu’ils n’ont pas peur de paraître bête.
Je regardai Leyla l’esthéticienne. J’avais envie de lui dire « Ce n’est pas du tout ça. Je n’ai pas peur de paraître bête, je suis bête. » Au lieu de saisir la seule occasion d’honnêteté qui se présentait à moi depuis longtemps, je me tus et lui tendis deux billets de cinquante euros. J’espérais qu’elle serait sensible au pourboire royal.
Je vous ai préparé votre ordonnance, continua Leyla sans ciller. Le matin, il faudrait démaquiller votre visage avec un lait tonique, bien sécher votre peau avec un mouchoir en papier puis appliquer la crème hydratante sur le visage et le sérum sur le contour des yeux. Je vous ai mis les prix des produits sur votre fiche conseil. Vous pouvez les acheter aujourd’hui ou si vous préférez, je vous donne des échantillons, vous les essayez et s’ils vous conviennent, vous revenez acheter vos produits dans quelques jours.
Bien sûr, je me disais que Leyla était une bonne professionnelle. Elle appliquait la méthode de vente qu’on lui avait apprise à l’école. Un temps d’observation. Leyla se hissa à ma hauteur, ses yeux noirs dardaient mes doutes et semblaient dire « je suis tout à toi, tu es tout pour moi ». Deux secondes érotiques. Etait-ce le Kairos ? En accomplissant mes premières audaces, j’avais rencontré Leyla à deux reprises. C’était un signe. J’avais envie de partager avec Leyla ma quête du Kairos mais j’avais peur qu’elle me prenne pour un illuminé. Comment expliquer que je suivais un parcours d’audaces concocté par un ordinateur sans passer pour un demeuré ? Leyla continuait à me regarder mais ses yeux avaient changé de teinte. Je préférais me taire. Elle me tendit un sac d’échantillons.
« On se voit dans quelques jours, alors. »
Je respirai son odeur épicée. Je me sentais aussi vif qu’un saumon qui remonte sa rivière natale.
« Votre parfum…il est particulier…
Je mélange du safran à de l’huile d’amande douce. Vous aimez ? »
De nouveau, ma queue s’érigeait fière et droite, de nouveau pulsait en moi le besoin de sexe. Je rêvais de piscine et de filles enlacées, de palmiers à Miami et de nana en bikini, de saveur de lait de coco mêlée à la sueur des reins sensibles. Voilà comment j’allais m’en sortir.
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